Ah, au fait, et The Handmaid’s Tale ?

Sensation du printemps dernier, The Handmaid’s Tale aura joliment propulsé Hulu sous les feux d’une rampe médiatique toujours à l’affût d’engouements et de superlatifs. Jusqu’ici, ce provider de vidéos à la demande, tels que le sont également Netflix et de Prime Video, était davantage connu pour son large catalogue audiovisuel (dont le contenu contient certains trésors sériels qui, un jour, nous seront peut-être accessibles) plus que pour la qualité de ses productions originales (1). Le bouche-à-oreille fut tel qu’OCS Max acquit les droits pour la diffuser quasiment dans la foulée de sa diffusion américaine, permettant ainsi à une nouvelle génération de lecteurs de se précipiter en librairie pour redécouvrir ce chef-d’œuvre signé par la canadienne Margaret Atwood voilà trois décennies.

Voilà pour les généralités et les présentations.
Et sinon, entre nous, que vaut-elle vraiment cette adaptation ?

Trêve de suspense: du bon. Que du bon. Ailleurs, il y aurait certainement de quoi pinailler ou chercher la petite bébête, histoire de ne pas suivre le mouvement critique qui s’enflamme précipitamment à chaque nouveauté venue, mais pas ici. Honnêtement, et ce n’est pas un hasard, mais cela faisait depuis Oz, le grand œuvre de Tom Fontana en milieu carcéral, qu’un premier épisode ne m’avait pas mis dans un état de gêne aussi terrassant. De manière globale, la série est une réussite funambule qui tient sur l’équilibre de ses dix épisodes. Tout est parfait. Absolument tout. Que ce soit la narration, qui sait exactement comment orchestrer ses nuances de rythmes, ses tensions, sa violence sourde et physique, ses rebondissements et la résurgence de flashbacks toujours d’une ironique pertinence, ou l’ensemble du contexte inhérent au régime de la République de Gilead. Vous me direz que République est un bien joli mot, même si, en l’occurrence, il ne veut absolument rien dire.

Au cas où vous ne sauriez pas de quoi parle le livre et la série, The Handmaid’s Tale est une dystopie dans laquelle les États-Unis ont été renversés par un coup d’état orchestré par les « Fils de Jacob », secte religieuse qui impose à ses sujets un régime totalitaire basé sur une lecture particulièrement rétrograde de la Bible. Alors que notre planète traverse une perturbante chute de fécondité, Gilead sélectionne des femmes pouvant être mères porteuses afin de relancer la natalité. Qu’elles soient d’accord ou non ne compte évidemment pas, elles sont l’entière propriété des Commandants et de leurs épouses qui les utilisent jusqu’à ce qu’elles tombent enceintes. A côté de cela, tandis que dans les rues circulent camions militaires et autres patrouilles de sécurité, le régime entier repose sur une hiérarchie phallocrate dans lequel chacun est susceptible de surveiller l’autre. D’être ce que l’on appelle un Œil, qui travaillerait pour le compte des Commandants. Toute personne étant considérée comme déviante ou dissidente (les homosexuels, les adultères, les rebelles, les intellectuels, les migrants, les étrangers…) est alors dénoncée, condamnée à mort par pendaison, lapidation, ou autre trouvaille de bon aloi, pour l’exemple et, évidemment, le bien de tous.

en croire le nouveau bandeau de la réédition du livre par Robert Laffont (2), si la mise en ligne de la série a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois, c’est principalement en raison du reflet acerbe qu’elle tend à la politique délétère de Donald Trump; on pourrait, en effet, disserter longuement sur les parallèles dressés entre la nouvelle Amérique de Gilead et celle que redessine l’homme à la houppette folle mais ce serait limiter la portée universelle du roman d’Atwood à une sphère géographique ou à notre seule époque. Là où la série percute et interpelle avec brio, en dehors de la violence psychologique qu’elle distille intelligemment, c’est dans sa manière de montrer l’acceptation d’une situation intolérable au lecteur/spectateur en routine. En habitude. En un consentement résigné pour pouvoir vivre, ou survivre, quand bien même le contexte du quotidien nous parait impossible d’être vécu comme tel puisqu’il n’est rien d’autre qu’une prison. Les flashbacks nous montrant des instants de bonheur, ou de liberté, n’ont d’autre but que celui de nous rappeler que nos droits fondamentaux en tant qu’individus et citoyens (la liberté d’être, la liberté de s’exprimer, de débattre, de contredire, de manifester, de lire, de jouer…) reposent sur une fragilité qu’il serait imprudent de considérer comme acquis pour toujours. Dans une société où il est désormais interdit de lire comme d’écrire, la sagacité du récit que mène The Handmaid’s Tale repose bel et bien sur les mots, leurs poids, leur importance et, plus que tout, sur le sens de lecture que l’on veut leur attribuer. Parallèlement à un code de couleurs vestimentaires stricts et hiérarchiques,  Gilead dans son entier est d’ailleurs régi par des phrases clés toutes faites (Sous son Œil, Loué soit-il, On nous a envoyé du beau Temps, Béni soit le Fruit…) qui, à force d’être répétées comme un protocole social, ne font qu’accentuer la pesanteur de l’assujettissement général.

Les mot, leurs poids, leur importance. Ce n’est pas un hasard si la phrase Nolite te bastardes carborundorum a quasiment été adoptée comme leitmotiv de l’année. Tout comme ce n’est pas non plus un hasard si l’une des scènes les plus intenses de cette décidément grande série est la partie de Scrabble entre June/Offred et le Commandant Waterford: il y a, bien sûr, le caractère transgressif de la pratique du jeu entre les deux personnages mais principalement l’affrontement social que le plateau fait remonter. A aucun moment, et c’est tout à son honneur au vu des temps qui courent, The Handmaid’s Tale ne se positionne comme une virulente charge anticléricale, évitant de faire l’amalgame entre les textes religieux et l’interprétation déviée que peuvent en tirer les hommes pour justifier leurs actes de cruauté et de sadisme.Les mot, leurs poids, leur importance. Comble du comble, c’est par les lois que l’on peut aplatir toute une démocratie: ce qui est asséné d’un côté peut-être déformé de l’autre, et la série développée par Bruce Miller l’illustre intelligemment. Si, en matière d’anticipation, le roman à l’origine a depuis acquis son titre de noblesse – se plaçant aux côtés des 1984, Meilleur des mondes et autres Planète des singes – c’est là une grande série qui vient de voir le jour, ne serait-ce que parce qu’elle se tient entre les deux feux de son ambivalence. Puisque tout empire est fatalement voué à chuter, The Handmaid’s Tale rappelle qu’il existera toujours une graine de résistance prête à germer en temps voulu, devenant de fait une œuvre aussi effrayante que rassurante. Aussi difficile que palpitante.

Paradoxe de mon argumentaire, Elisabeth Moss, qui interprète Offred/June, irradie l’écran en ne disant rien. Ou peu, la plupart de ses propos passant par le biais de la voix off. La bonne idée est de lui avoir attribué le rôle de la femme que tout le monde finit par convoiter face à une Yvonne Strahovski cruelle car prisonnière de son corps de déesse frustrée. Alors qu’on la savait déjà excellente pour l’avoir suivie dans Mad Men, Moss s’adonne à corps perdu dans ce rôle d’exception. Et, par la force de ses expressions autant que par la colère sourde qui transpire par tous ses pores, elle rappelle encore, si besoin était, qu’elle demeure l’une des actrices les plus brillantes de son époque. Entre deux épisodes de la saison 7 de Game of Thrones, vous savez, désormais, ce qu’il vous reste à faire.

(1): L’adaptation du phénoménal 22.11.1963 de Stephen King étant une catastrophe industrielle sans nom, déplorable et médiocrement exécutée.

(2): Roman réédité depuis le 8 juin 2017. Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

(c) photos: Hulu/Robert Laffont